Le début de l’année 2026 a été marqué par la disparition successive de Marie-Rose Kasa-Vubu, fille aînée de Joseph Kasa-Vubu, premier président de la République démocratique du Congo après l’indépendance du 30 juin 1960, et de Roland Lumumba, fils cadet de Patrice Emery Lumumba, premier Premier ministre du Congo indépendant.
Joseph Kasa-Vubu et Patrice Emery Lumumba furent les principaux artisans de l’accession du Congo à la souveraineté nationale, au prix de luttes politiques intenses, de pressions extérieures et, pour Lumumba, d’un sacrifice ultime. L’assassinat de Patrice Emery Lumumba en janvier 1961, avec la complicité de puissances étrangères et d’acteurs politiques internes, a marqué le premier acte de la confiscation de l’indépendance congolaise. Depuis lors, le Congo n’a cessé de naviguer entre espoirs brisés et promesses trahies.
Plus de soixante-cinq ans après l’indépendance, le constat est accablant. Comme leurs pères, Marie-Rose Kasa-Vubu et Roland Lumumba ont quitté ce monde sans voir se réaliser le rêve d’un Congo souverain, uni, prospère et respecté. Ce rêve a été étouffé par des décennies de mauvaise gouvernance, de dictature et de prédation systématique. Le régime de Mobutu Sese Seko, installé à la faveur du coup d’Etat de 1965, a institutionnalisé la corruption, le culte de la personnalité et la destruction méthodique de l’Etat, transformant un pays aux potentialités immenses en un espace de survie permanente.
L’avènement du pluralisme politique dans les années 1990, suivi de la chute du régime mobutiste en 1997, aurait pu marquer un tournant décisif. Il n’en fut rien. Les guerres récurrentes à l’Est du pays, l’ingérence étrangère persistante, la captation illégale des ressources naturelles et l’incapacité chronique des dirigeants à construire des institutions fortes ont prolongé l’échec. Les élections se succèdent, les constitutions se révisent ou se violent, mais la condition du peuple congolais demeure dramatiquement inchangée.
La responsabilité de cet état de fait est d’abord politique. Une grande partie de la classe dirigeante congolaise a failli à sa mission historique. Au lieu de poursuivre l’idéal de Lumumba et de Kasa-Vubu, celui d’un Etat au service du peuple, elle s’est enfermée dans une logique de clans, de divisions ethniques instrumentalisées et d’enrichissement personnel. L’intérêt général a été sacrifié sur l’autel des ambitions individuelles, transformant l’indépendance en une coquille vide et la souveraineté en un slogan sans substance.
La disparition de Marie-Rose Kasa-Vubu et de Roland Lumumba ne devrait donc pas seulement susciter des hommages de circonstance, mais provoquer une interpellation sévère de la conscience nationale. Elle pose une question fondamentale : à quoi aura servi le combat des pères de l’indépendance si leurs héritiers, comme l’ensemble du peuple congolais, n’ont récolté que pauvreté, instabilité et désillusion ?
Tant que le Congo refusera de rompre radicalement avec la gouvernance prédatrice, l’impunité politique et la dépendance structurelle vis-à-vis des intérêts étrangers, le rêve du 30 juin 1960 restera un mirage. L’histoire implacable retiendra qu’une génération aura hérité d’un pays riche, stratégique et central pour l’Afrique, mais aura manqué le courage moral et politique de le transformer en une véritable nation. Honorer Lumumba, Kasa-Vubu et tous les martyrs de l’indépendance exige désormais plus que des discours : cela impose une rupture profonde, lucide et courageuse avec l’ordre politique établi.
Giscard Havril Mane






