(Une tribune de NKUY KIMBUNGU Wally Walter, chercheur en Sciences Po/UNIKIN)
Il est une constante politique en Afrique qui mérite d’être interrogée sans complaisance : les partis qui ont longtemps combattu dans l’opposition, portés par l’espoir populaire, peinent souvent à transformer leurs promesses en résultats une fois au pouvoir. Comme si la conquête du pouvoir marquait, paradoxement, le début d’un désenchantement.
L’histoire récente du continent en offre des illustrations frappantes.
En Afrique du Sud, l’African National Congress incarnait l’espoir absolu après la fin de l’apartheid. Porté par la figure de Nelson Mandela, le parti promettait justice sociale, redistribution et égalité réelle. Trente ans plus tard, si des avancées indéniables existent, les inégalités persistent, le chômage explose et la corruption a profondément entamé la crédibilité du mouvement. Les manifestations xénophobes liées au chômage des masses, environ 33% de la population sont une illustration. Il ne se passe un scandale sans l’implication, souvent d’un haut cadre de l’ancien parti de l’opposition. L’ANC, jadis libérateur, est aujourd’hui contesté dans son propre bastion.
Même trajectoire contrastée en Égypte, où les Frères musulmans, après des décennies de clandestinité, ont accédé au pouvoir dans le sillage du printemps arabe. Mais l’exercice du pouvoir, sous Mohamed Morsi, a révélé des limites en matière de gouvernance, d’inclusion et de gestion des équilibres institutionnels. Résultat : une expérience brève, brutalement interrompue, laissant place à une instabilité durable.
En Tunisie, le parti Ennahdha, souvent associé aux Frères musulmans, a lui aussi incarné l’alternative post-révolution. Mais confronté aux réalités économiques, aux tensions sociales et aux compromis politiques, il a progressivement perdu de sa superbe, alimentant la défiance d’une population en quête de résultats concrets.
Le cas du Zimbabwe avec la ZANU-PF est encore plus emblématique. Mouvement de libération devenu parti-État sous Robert Mugabe, il a dérivé vers l’autoritarisme et une gestion économique désastreuse, trahissant les aspirations initiales d’indépendance et de prospérité. Ce parti qui militant pourtant pour la liberté du peuple zimbabwéen a fait plusieurs prisonniers d’opinion. Au delà des sanctions économiques imposées par les occidentaux, la ZANU-PF n’a pas bonne repu en matière de gouvernance.
En République démocratique du Congo, le constat est tout aussi interpellant. Le Parti Lumumbiste Unifié, héritier du lumumbisme, n’a jamais véritablement concrétisé son idéal une fois associé au pouvoir. Quant à l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social, longtemps symbole de résistance, son accession à la magistrature suprême avec Félix Tshisekedi a suscité d’immenses attentes. Mais celles-ci se heurtent aujourd’hui aux lenteurs des réformes, aux pesanteurs institutionnelles et à une gouvernance encore en quête d’efficacité. Corruption, népotisme, clientélisme, kleptocratie, ploutocratie, injustice et plusieurs tares dénoncées hier font parties de la gouvernance actuelle. Les scandales se succèdent l’un après l’autre. Le président de république, Félix Tshisekedi reconnaissant lui-même publiquement nombreux de ces problèmes.
Pourquoi ce décalage récurrent entre promesses et réalités ?
D’abord, parce que l’opposition est un espace de dénonciation, pas de gestion. Elle simplifie les problèmes, mobilise les frustrations et promet des solutions rapides. Le pouvoir, lui, confronte à la complexité : contraintes budgétaires, rapports de force, inerties administratives, pressions internes et externes. La critique est facile, mais l’art ne l’est pas, dit-on.
Ensuite, beaucoup de partis d’opposition arrivent au pouvoir sans réelle préparation programmatique ni culture de gestion. Le militantisme remplace la technocratie, la loyauté prime sur la compétence, et l’improvisation devient la règle. Conséquence : manque de maîtrise des dossiers, tâtonnements, navigation à vue, pour certains animateurs des institutions.
Enfin, il y a la tentation du système : une fois installés, certains reproduisent les pratiques qu’ils dénonçaient hier clientélisme, centralisation, opacité au lieu de les combattre et le culte de leurs leaders qui deviennent peu à peu des gourous auxquels il faut renouveler régulièrement la loyauté, au risque d’être écarté du pouvoir.
Faut-il alors conclure à une fatalité ? Certainement pas.
La véritable rupture ne réside pas dans l’alternance politique, mais dans la transformation des pratiques de gouvernance. Les partis d’opposition appelés à gouverner doivent se préparer sérieusement à l’exercice du pouvoir : élaborer des programmes réalistes, former des cadres compétents, renforcer les institutions plutôt que les contourner en créant des nouvelles agences parallèles trop budgétivores.
Proposition : instaurer, dans les systèmes politiques africains, des mécanismes contraignants de redevabilité programmatique. Concrètement, chaque parti accédant au pouvoir devrait être tenu de publier un calendrier d’exécution de ses promesses, assorti d’indicateurs mesurables et d’évaluations indépendantes périodiques. Ce contrat de gouvernance, opposable politiquement et moralement, permettrait de réduire l’écart entre discours et action. Car au fond, le véritable enjeu n’est pas de conquérir le pouvoir, mais de mériter durablement la confiance du peuple.






